Faut-il sauver l'expression "une face de carême" ?

Publié le par Père Louis de Villoutreys

Mercredi des Cendres - Année B (Mc)
Mercredi 25 février 2009


   Récemment, Bernard Pivot a publié un livre intitulé : « 100 expressions à sauver ». Parmi celles-ci il y a « une face de carême ». Voici ce qu’il écrit, page 48 :


















   Ainsi, le Carême se réduirait à un temps de privation qui nous donne une mine triste (même la prière !), « une mine défaite » et « un air abattu » (selon l’évangile) et serait une pratique plutôt dépassée parmi les catholiques. Il me semble qu’il nous faut retrouver le sens du Carême.

 

   D’abord, les privations font bien partie du carême, ce n’est pas en option. La prière d’ouverture nous en donne le but : « que nos privations nous rendent plus forts pour lutter contre l’esprit du mal ». Le carême nous met au cœur d’un combat, un combat spirituel. C’est pourquoi nous commençons ce temps par la marque des cendres sur notre front, comme signe de pénitence : reconnaissant humblement que nous sommes pécheurs nous exprimons ainsi notre désir de conversion. « Au nom du Christ, nous vous le demandons, laissez-vous réconcilier avec Dieu » (2Co 5, 20) nous dit saint Paul. Dans ce combat spirituel, Dieu ne nous abandonne pas. Saint Paul nous invite donc « à ne pas laisser sans effet la grâce reçue de Dieu » (2Co 6, 1). Oui, « c’est maintenant le moment favorable, c’est maintenant le jour du salut ». Dans ce temps de carême, Pâques, la victoire du Christ sur la mort, pointe à l’horizon. Ne cherchons donc pas à avoir des « faces de carême », dans le mauvais sens du terme, mais ayons surtout des têtes de ressuscité. Le carême n’est pas un temps de tristesse, mais un temps de joie et d’espérance.


   Le mercredi des cendres inaugure le Carême, ce temps de pénitence, de conversion qui nous prépare aux fêtes de Pâques. Pour cela l’Eglise, à la suite du Christ, nous donne à vivre selon trois attitudes de pénitence : l’aumône ou le partage, la prière et le jeûne ou la privation (Partage, Prière, Privation = les 3 P). Trois attitudes pour aimer Dieu et son prochain comme soi-même. Il ne s’agit pas d’accomplir un devoir, il s’agit d’aimer. Aimer Dieu, c’est se tourner vers lui dans la prière. Aimer son prochain, c’est ouvrir son cœur à l’autre qui est dans le besoin par la pratique de l’aumône. S’aimer soi-même, c’est vouloir unifier toute sa personne, corps et âme, pour grandir en humanité, par la pratique du jeûne. Ces trois attitudes s’entrecroisent pour davantage aimer Dieu, son prochain et soi-même.


   Jésus met en garde ses disciples quant à la pratique de l’aumône, de la prière et du jeûne. Il ne s’agit pas de se faire remarquer des autres mais de vivre sous le regard du Père. Nous sommes invités à vivre ce Carême en vérité.


   Attention, l’orgueil peut prendre le dessus sur l’apparente pénitence. Prenons l’exemple du jeûne. L’Eglise nous demande de nous abstenir de manger de la viande, le mercredi des Cendres et tous les vendredis de Carême, et de jeûner le Mercredi des Cendres et le Vendredi Saint, dans la mesure bien sûr de nos possibilités. L’orgueil serait de dire : « c’est dépassé, j’organise moi-même mon propre jeûne ! ». Or le jeûne n’est pas qu’une attitude personnelle et privée, elle est aussi, comme pour la prière et l’aumône, une attitude communautaire en Église. Ne pas manger de viande les vendredis de Carême, c’est ensemble accomplir le même jeûne. Non seulement je jeûne, mais l’Église jeûne. Une soirée bol de riz ou pain-pommes, associée à une célébration et à un geste de solidarité avec le CCFD par exemple, exprime la dimension ecclésiale du jeûne. « Sonnez de la trompette dans Jérusalem : prescrivez un jeûne sacré, annoncez une solennité, rassemblez les anciens, réunissez petits enfants et nourrissons ! ». Si le prophète Joël insiste sur la dimension communautaire et solennelle du jeûne, Jésus insiste plutôt sur sa dimension personnelle et discrète : « ton Père voit ce que tu fais en secret ». Chacun, nous pouvons nous interroger sur le jeûne que nous allons accomplir. Est-ce sur la nourriture, sur la télévision ou la radio, sur l’usage d’Internet, ou autres… ? Ce qui est important, c’est que le jeûne nous rende disponible à Dieu et aux autres pour les aimer davantage, nous fasse grandir en sainteté.

 

   Faut-il sauver l’expression, chère à Bernard Pivot, « une face de Carême » ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est qu’il faut sauver la pratique ecclésiale et personnelle du Carême, ou plutôt accepter, sur ce chemin vers la Croix et le tombeau ouvert, que Dieu vienne nous sauver. Ce qui est à sauver, c’est bien plus qu’une expression ou une pratique, c’est nous-mêmes. « C’est maintenant le moment favorable, c’est maintenant le jour du salut ».


   Joyeux Carême ! Amen.

Publié dans Année B - Carême

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